Neurofeedback : quand tout le monde utilise le même mot… mais pas le même dictionnaire
Ce matin, je suis tombée sur un billet de Brendan Parsons qui critique certaines dérives internes au neurofeedback.
J’ai d’abord eu envie de le repartager, avec un simple texte d’accompagnement.
Et puis je me suis arrêtée.
Parce que, comme souvent, ce type de lecture agit comme un déclencheur : on croit vouloir souligner un point précis… et on se retrouve face à une réflexion beaucoup plus large.
Je précise d’emblée : je ne suis pas là pour expliquer à tout le monde comment penser, ni pour trancher un débat qui dépasse largement mon niveau d’expérience.
Mais à mon humble échelle, en tant que praticienne en formation continue, voici ce que j’observe, et surtout ce que cette lecture a réveillé comme question.
Un mot unique… pour des réalités différentes
Quand on parle de neurofeedback, beaucoup de personnes imaginent qu’il s’agit simplement d’un outil technologique qui “aide le cerveau”.
Mais très vite, quand on met un pied dans ce domaine, on découvre quelque chose de déroutant :
👉 sous le même mot — neurofeedback — on retrouve des approches qui ne reposent pas sur le même mécanisme, ni sur la même logique.
Et c’est là, à mon sens, l’arbre qui cache la forêt.
Parce que si chacun utilise le même terme… mais avec son propre dictionnaire, alors il devient impossible :
de débattre sérieusement,
de comparer les approches,
et surtout… de rendre ce domaine lisible pour le public.
Le paradigme auquel j’adhère : le neurofeedback comme apprentissage
Dans le paradigme auquel j’adhère, le neurofeedback est un entraînement. Un apprentissage.
Et plus précisément : un apprentissage qui repose sur le conditionnement opérant, donc sur une logique de renforcement.
C’est un cadre clair : on cherche à entraîner le cerveau à stabiliser ou à ajuster certains états, dans une direction donnée, avec un protocole, une intention, un suivi.
Ce n’est pas une vision “personnelle”. C’est un paradigme largement retrouvé dans l’histoire et la littérature du neurofeedback EEG classique.
Mais si le paradigme n’est pas celui-là… alors de quoi parle-t-on ?
C’est là que la confusion commence.
Parce que certaines approches se présentent comme du neurofeedback tout en reposant sur une logique différente : plus automatisée, plus “non-directive”, parfois décrite comme une forme d’auto-ajustement du cerveau grâce à une information en temps réel.
Je ne suis pas en train de dire ici que ces approches sont forcément inutiles ou “mauvaises”.
Je dis simplement ceci :
👉 ce n’est pas le même paradigme.
Et quand ce n’est pas le même paradigme, alors ce n’est pas seulement une nuance technique.
C’est une différence fondamentale de logique.
La question qui change tout : qu’est-ce qu’on cherche à faire apprendre ?
Si l’on considère que le neurofeedback est un apprentissage, alors une question devient incontournable :
👉 qu’est-ce qu’on cherche à faire apprendre au cerveau ?
👉 et qu’est-ce qu’on est en train de renforcer ?
Ce sont des questions simples. Presque naïves.
Mais elles sont centrales.
Parce que dans un apprentissage :
le contexte compte,
l’état interne compte,
la répétition compte,
la cohérence compte.
Sinon… on n’est plus vraiment dans un entraînement.
On est dans une forme de modulation plus floue, plus difficile à comprendre et à encadrer.
Ce qui m’a marquée sur le terrain
Je vais être très concrète.
J’ai déjà entendu des usages du type :
“Je mets l’appareil pendant que je fais ma compta.”
“Je le mets pendant que je fais la vaisselle.”
Avant même d’être formée, ça m’avait semblé étrange.
Je n’avais pas encore les mots pour l’expliquer.
Aujourd’hui, je comprends mieux pourquoi.
J’ai aussi vu passer une photo d’un enfant très jeune équipé à domicile : électrodes sur la tête, dispositif accroché à la grenouillère, en train de se déplacer dans son environnement quotidien, sans supervision directe.
Le message associé était enthousiaste, presque attendri : “l’enfant est clame, c’est magnifique”.
Moi, j’ai eu une autre question :
👉 on renforce quoi, exactement ?
Le cerveau n’est pas un gadget “bien-être”
On parle du cerveau.
Et le cerveau n’est pas un objet neutre qu’on “optimise” à l’aveugle.
Si une méthode agit sur les états internes (sommeil, anxiété, attention, humeur), alors elle mérite :
un cadre,
des limites,
une cohérence,
une supervision,
et une responsabilité.
Et j’ai parfois l’impression qu’aujourd’hui, sous couvert de modernité et de neurosciences, on banalise des usages qui devraient au minimum soulever des questions.
L’analogie qui me vient spontanément
C’est comme monter dans une voiture et entendre :
“Le conducteur n’a pas besoin de savoir conduire.”
“La voiture sait où aller.”
“Plus vous roulez, mieux c’est.”
“Et ne vous inquiétez pas : il n’y a aucun risque.”
Je ne connais personne qui monterait dans cette voiture.
Alors pourquoi accepter ce niveau de flou lorsqu’il s’agit du cerveau ?
Deux questions simples que tout le monde peut retenir
Je comprends parfaitement que le neurofeedback soit complexe, technique, difficile à évaluer de l’extérieur.
Justement.
C’est pour ça que je pense qu’il faut ramener les choses à deux questions compréhensibles par n’importe qui :
👉 Qu’est-ce qu’on cherche à e faire apprendre ?
👉 Qu’est-ce qu’on renforce exactement ?
Et si la réponse ne peut pas être formulée clairement, sans jargon, sans mystique, sans marketing, alors ce n’est pas un bon signe.
Un autre débat, au-dessus de tout ça : la responsabilité dans la communication
Et au-delà même du paradigme, il y a une couche supplémentaire.
Un débat qu’on retrouve d’ailleurs dans beaucoup d’autres domaines :
👉 la façon dont on communique sur une intervention.
Peu importe l’approche utilisée, il existe toujours des limites, un cadre, des contre-indications, une responsabilité.
Dire “sans effet secondaire”, ou sous-entendre que c’est forcément bénéfique, est à mon sens une absurdité logique :
si ça agit, alors ça peut aussi déstabiliser.
Sinon… pourquoi le faire ?
La responsabilité de poser un cadre clair, de définir ce qu’on fait et ce qu’on ne fait pas, et de ne pas vendre de promesses irréalistes, relève aussi de chaque praticien.
Conclusion
Pour ma part, le débat n’est pas “pour ou contre le neurofeedback”.
Le vrai débat n’est même pas “EEGq contre dynamique”.
Le vrai débat, c’est :
👉 de quoi parle-t-on exactement quand on dit neurofeedback ?
👉 quel mécanisme est revendiqué ?
👉 quel cadre est proposé ?
👉 quelles limites sont assumées ?
Tant qu’on utilisera un seul mot pour des paradigmes différents, on continuera à créer de la confusion, des attentes irréalistes… et parfois des pratiques problématiques.
Et dans un domaine qui touche au cerveau, la confusion n’est pas anodine.