Neurofeedback, IFS et leadership : et si la clé était l’autorégulation ?
Je suis en vacances. Je marche beaucoup, le rythme est différent… et j’ai enfin ouvert Transcender le trauma, de Frank Anderson.
Mauvaise idée si l’objectif était de mettre mon cerveau en vacances. 😄
Je m’intéresse depuis longtemps à l’IFS (Internal Family Systems, ou Système Familial Intérieur) et à sa manière de penser les différentes « parties » qui peuvent s’activer en nous : celles qui anticipent, protègent, réagissent, mais aussi celles qui portent des blessures plus anciennes.
Et comme souvent lorsque je lis, mon esprit commence à faire des ponts.
Cette fois, ils m’ont menée de l’IFS à la régulation psychophysiologique, puis au neurofeedback, au predictive processing… et finalement à une notion à laquelle je réfléchis beaucoup en ce moment : le leadership.
Je partage ici une réflexion en construction. Il ne s’agit pas de présenter un lien scientifiquement démontré entre IFS, neurofeedback et leadership, mais de mettre en regard différents concepts qui interrogent, chacun à leur manière, notre capacité à nous adapter, à prendre du recul et à réguler nos réponses.
L’IFS : qui a pris le volant ?
L’Internal Family Systems est un modèle psychothérapeutique développé par Richard Schwartz.
L’une de ses propositions est de considérer notre monde intérieur non comme quelque chose d’uniforme, mais comme un système composé de différentes « parties ».
Certaines anticipent. Certaines contrôlent. Certaines réagissent vivement lorsqu’elles perçoivent une menace. D’autres portent des expériences plus douloureuses.
L’IFS propose également la notion de Self, associée notamment à des qualités de calme, de curiosité, de clarté, de confiance, de compassion ou encore de créativité.
Il ne s’agit pas de faire disparaître nos parties.
Il s’agit davantage de pouvoir les reconnaître sans être entièrement confondu avec elles, ce que l’IFS appelle notamment le unblending.
Une image très simple m’est venue pendant ma lecture :
Qui a pris le volant ?
Non pas pour chasser celui qui conduit, mais pour retrouver suffisamment de recul pour observer ce qui vient de s’activer.
Dans quel état mon système vient-il de passer ?
C’est ici que mon regard de praticienne en biofeedback et neurofeedback intervient.
Lorsqu’une situation nous affecte, il ne se passe pas uniquement quelque chose dans nos pensées.
Notre état psychophysiologique peut lui aussi évoluer : niveau d’activation, respiration, activité cardiovasculaire, tension musculaire, vigilance, attention…
Et une deuxième question apparaît alors :
Dans quel état mon système vient-il de passer ?
Attention cependant à ne pas aller trop vite.
Il serait très tentant de vouloir faire correspondre une « partie » décrite par l’IFS à un état physiologique précis, voire à une bande de fréquences EEG particulière.
À ma connaissance, nous ne disposons pas aujourd’hui des éléments scientifiques permettant d’établir de telles correspondances.
La question qui m’intéresse est différente : que devient notre capacité à percevoir, réfléchir et choisir lorsque notre état change ?
Predictive processing : notre passé participe à notre lecture du présent
Cette réflexion m’a amenée à découvrir les travaux de Martha Sweezy et Sarah Bergenfield, qui proposent un rapprochement théorique entre l’IFS et le modèle du predictive processing.
Le predictive processing part, très schématiquement, de l’idée que notre cerveau ne reçoit pas passivement les informations du monde extérieur.
Il anticipe en permanence ce qui est susceptible de se produire à partir de ses modèles internes et de ses expériences antérieures, puis confronte ces prédictions aux informations qui arrivent.
Autrement dit, nous ne traitons jamais complètement le présent indépendamment de ce que notre système a déjà appris.
Cela m’a amenée à une troisième question :
Dans l’état où je me trouve, comment mon passé et mes attentes influencent-ils ma façon de traiter ce qui se passe maintenant ?
Sweezy et Bergenfield proposent notamment de penser certaines réactions protectrices décrites par l’IFS à travers ces mécanismes prédictifs.
Il s’agit là d’un rapprochement théorique, et non de la démonstration neuroscientifique de l’existence des « parties » ou du Self.
Mais cette proposition ouvre une réflexion particulièrement intéressante sur la rigidité et la flexibilité de nos réponses.
Se réguler ne signifie pas forcément se calmer
C’est probablement l’idée qui m’intéresse le plus dans tout ce cheminement.
Lorsque nous parlons de régulation, nous l’associons très facilement au calme.
Être régulé signifierait être détendu.
Pourtant, nous avons parfois besoin d’être fortement mobilisés.
Nous pouvons avoir besoin de concentration, de rapidité, d’énergie, voire d’une activation physiologique importante pour répondre correctement à une situation.
La colère peut contenir une information pertinente.
La peur aussi.
L’enjeu de la régulation n’est donc pas nécessairement de supprimer l’activation.
Il pourrait être davantage de conserver suffisamment de flexibilité pour ne pas rester prisonnier d’un état lorsque celui-ci n’est plus adapté à la situation.
Autrement dit :
se réguler, ce n’est pas toujours revenir au calme. C’est retrouver suffisamment de disponibilité pour pouvoir choisir.
Autorégulation, métacognition et neurofeedback
C’est ici que je retrouve naturellement le neurofeedback et le biofeedback.
Ces approches reposent sur une capacité fondamentale de notre organisme : l’autorégulation.
Grâce au retour d’informations physiologiques ou neurophysiologiques, le biofeedback et le neurofeedback permettent d’entraîner certains paramètres de cette régulation.
Et cette pratique peut également inviter à observer plus finement ses propres états : reconnaître des variations, expérimenter différentes stratégies, constater ce qui modifie ou non notre fonctionnement.
Cela ouvre pour moi une réflexion autour de la métacognition : notre capacité à observer certains aspects de notre propre fonctionnement mental et à prendre du recul sur eux.
Il faut là encore rester précis : cela ne signifie pas que « le neurofeedback développe la métacognition » de manière générale ou automatique.
Mais la rencontre entre autorégulation, conscience de ses états et capacité à ajuster ses réponses constitue une piste particulièrement intéressante.
Et si le leadership commençait aussi par là ?
C’est finalement vers le leadership que toutes ces questions m’ont ramenée.
On présente souvent le leadership comme un ensemble de compétences supplémentaires à acquérir : savoir convaincre, décider, communiquer, inspirer, entraîner une équipe…
Comme s’il existait quelque part une potion magique du « bon leader ».
Je me demande aujourd’hui si une partie du sujet ne se situe pas ailleurs.
Et si travailler son leadership consistait aussi à développer notre capacité à ne pas être automatiquement gouverné par ce qui s’active en nous ?
Face à une objection, une partie de moi peut percevoir une menace.
Face à l’incertitude, je peux chercher immédiatement à reprendre le contrôle.
Face à une erreur, une réaction émotionnelle peut momentanément occuper tout l’espace.
Ces réactions ne sont pas nécessairement mauvaises. Elles peuvent même apporter une information utile.
La question devient alors :
Suis-je encore capable de considérer d’autres informations et d’autres perspectives avant d’agir ?
Du contrôle à la flexibilité
C’est peut-être là que l’IFS, le predictive processing, la psychophysiologie et ma pratique du neurofeedback commencent, pour moi, à dialoguer.
Pas parce qu’ils décriraient exactement le même phénomène.
Et certainement pas parce que l’un démontrerait scientifiquement l’autre.
Mais parce qu’ils m’amènent à interroger une même capacité sous différents angles :
celle de ne pas rester prisonnier d’une seule manière de fonctionner.
Qui a pris le volant ?
Dans quel état mon système vient-il de passer ?
Comment mon passé et mes attentes influencent-ils ma lecture du présent ?
Et surtout :
Puis-je retrouver suffisamment de recul et de flexibilité pour choisir ma réponse plutôt que simplement réagir ?
Je n’ai pas encore fini de tirer ce fil.
Et c’est justement ce que j’aime dans certaines lectures : elles ne donnent pas nécessairement une nouvelle réponse.
Elles agrandissent la question.
📷 Joël Bodell sur Unsplash