Empathie et compassion : trouver la juste distance pour accompagner

À chaque fois que j’ouvre un livre de Frank Anderson, je suis saisie par la même chose.

Et j’ai presque l’impression de la redécouvrir à chaque fois.

Psychiatre et psychothérapeute, Frank Anderson possède une capacité que je trouve assez rare : parler de sa pratique avec un pied au plus près de l’expérience humaine et l’autre dans son regard de professionnel.

Il ne regarde pas l’expérience de loin. Il s’en approche, la rend presque palpable, nous permet d’en percevoir les nuances. Et pourtant, il conserve suffisamment de recul pour continuer à l’observer, à la comprendre et à réfléchir à la manière de l’accompagner.

C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles j’aime autant le lire.

Dans Transcender le trauma, plusieurs pages consacrées à la différence entre empathie et compassion m’ont particulièrement arrêtée.

Parce que derrière deux mots que nous utilisons facilement se cache une question beaucoup plus complexe :

Comment être véritablement présent à ce que vit quelqu’un sans perdre le recul nécessaire pour l’accompagner ?

Empathie et compassion : quelle différence ?

Les deux notions sont proches. Elles sont même souvent utilisées comme des synonymes dans le langage courant.

Pourtant, les travaux de la neuroscientifique Tania Singer et de la chercheuse Olga Klimecki permettent de préciser leur différence.

L’empathie désigne notre capacité à entrer en résonance avec l’état émotionnel d’une autre personne : nous pouvons éprouver quelque chose de sa joie, de sa peur ou de sa souffrance, tout en sachant que cette émotion appartient à l’autre. Cette distinction entre soi et autrui est importante : si elle disparaît, Singer et Klimecki parlent plutôt de contagion émotionnelle.

La compassion, elle, ne signifie pas ressentir la souffrance de l’autre de la même manière. Elle associe plutôt une sensibilité à cette souffrance à des sentiments de sollicitude, de chaleur et de préoccupation pour la personne, ainsi qu’à une motivation à contribuer à son bien-être.

Autrement dit, compassion et empathie ne sont pas deux façons opposées d’être avec l’autre.

Et il serait très réducteur de conclure que l’une serait souhaitable et l’autre problématique.

L’empathie est une capacité relationnelle fondamentale.

Mais lorsque nous sommes confrontés à la souffrance de quelqu’un, ce qui se passe ensuite compte aussi.

Quand l’empathie devient détresse empathique

C’est probablement la distinction qui m’intéresse le plus.

Singer et Klimecki distinguent en effet l’empathie de ce qu’elles appellent la détresse empathique.

Lorsque la résonance avec la souffrance d’autrui devient trop intense, elle peut produire une réponse émotionnelle aversive davantage centrée sur notre propre inconfort, avec une tendance à vouloir nous éloigner de la situation.

La compassion produit une dynamique différente : la souffrance de l’autre reste perçue, mais elle s’accompagne davantage d’une orientation vers lui et d’une motivation à aider.

Cette distinction est particulièrement intéressante dans les métiers de l’accompagnement.

Parce qu’être touché par ce que nous raconte une personne n’est évidemment pas un problème.

Au contraire.

Cette sensibilité participe à notre capacité à entendre ce qu’elle vit et à ne pas réduire son expérience à une série de symptômes, de résultats ou de données.

Mais si notre propre réaction émotionnelle devient trop importante, quelque chose peut changer dans la relation.

Notre attention peut progressivement se déplacer.

Notre recul peut diminuer.

Notre capacité à observer, réfléchir, questionner ou poser une limite peut momentanément devenir plus difficile.

Et c’est là que la compassion prend, pour moi, toute sa valeur.

La compassion n’est pas de la distance émotionnelle

Garder du recul ne signifie pas devenir froid.

Ce n’est pas observer quelqu’un depuis l’autre côté d’une vitre en se protégeant de ce qu’il ressent.

La compassion conserve précisément cette orientation vers l’autre.

Des travaux menés par Olga Klimecki, Tania Singer et leurs collaborateurs ont cherché à observer ce qui se passe lorsque des participants sont confrontés à la souffrance d’autrui, après différents types d’entraînement.

Leurs résultats suggèrent que l’empathie face à la souffrance et la compassion ne produisent pas exactement la même expérience émotionnelle, ni les mêmes réponses au niveau cérébral. L’entraînement à la compassion était notamment associé à davantage d’émotions positives face à la souffrance d’autrui, là où l’entraînement empathique pouvait augmenter l’affect négatif.

Ce qui m’intéresse ici n’est pas tant de savoir quelle zone du cerveau s’active.

C’est ce que ces recherches suggèrent à une échelle beaucoup plus concrète : notre manière d’être face à la souffrance de l’autre n’est pas nécessairement figée. Elle peut se travailler.

Et je trouve cette idée particulièrement intéressante lorsqu’on accompagne.

En séance, l’équilibre entre empathie et compassion est un art délicat

Sur le papier, la distinction paraît finalement assez claire.

Dans une relation humaine, beaucoup moins.

Parce qu’il n’existe probablement pas une « bonne distance » que l’on pourrait apprendre une fois pour toutes et reproduire ensuite avec chaque personne.

Certaines situations nécessitent de s’approcher davantage de l’expérience de l’autre pour qu’il se sente réellement entendu.

À d’autres moments, il faut retrouver davantage de recul pour continuer à observer, réfléchir, questionner ce qui se passe, poser une limite ou simplement rester stable face à une émotion particulièrement intense.

C’est un ajustement permanent.

Être suffisamment proche pour entendre vraiment.

Suffisamment sensible pour ne pas transformer l’accompagnement en procédure.

Et suffisamment ancré pour conserver sa capacité d’observation et de réflexion.

C’est probablement cela qui rend l’équilibre entre empathie et compassion si délicat.

Et si important.

La juste distance n’est jamais complètement acquise

Il y a également quelque chose qui me paraît essentiel à reconnaître lorsqu’on accompagne : connaître ces mécanismes ne nous en protège pas.

On peut avoir réfléchi à sa posture, être attentif à ce qui se joue dans la relation et malgré tout se retrouver, à certains moments, davantage engagé émotionnellement dans une situation.

Parce que nous sommes aussi des êtres humains.

Une histoire peut faire écho à la nôtre. Une situation peut susciter une inquiétude particulière. Une personne peut nous toucher davantage qu’une autre.

L’enjeu n’est probablement pas de devenir parfaitement imperméable à tout cela.

Il est plutôt d’apprendre à le repérer.

Où suis-je moi-même dans cette relation ?

Suis-je encore pleinement disponible à ce que vit cette personne ?

Est-ce que ce que je ressens m’aide à mieux comprendre ce qui se passe ?

Ou est-ce que ma propre réaction commence à prendre une place qui modifie ma façon d’accompagner ?

Cette capacité à s’observer soi-même tout en restant tourné vers l’autre fait, à mes yeux, partie intégrante de la posture d’accompagnement.

Pourquoi l’expérience d’un mentor est si précieuse

Et c’est précisément là que l’expérience des autres prend tout son sens.

Lorsque nous sommes nous-mêmes très engagés dans une situation, prendre suffisamment de hauteur sur notre propre position n’est pas toujours simple.

Pouvoir s’appuyer sur un professionnel plus expérimenté permet parfois de retrouver ce pas de côté.

Non pas pour obtenir une réponse toute faite.

Mais pour questionner ce que nous observons, distinguer ce qui appartient à la situation de ce qu’elle vient mobiliser chez nous, retrouver le cadre et envisager d’autres possibilités.

Je trouve cette transmission particulièrement précieuse dans les métiers de l’accompagnement.

Parce qu’une formation peut transmettre des connaissances, des outils et des méthodes.

Mais certaines dimensions de la posture professionnelle s’apprennent aussi au contact de ceux qui ont déjà traversé beaucoup de situations avant nous.

Empathie ou compassion ? Peut-être faut-il justement ne pas choisir

C’est finalement ce que je retiens de ce passage de Frank Anderson, mis en perspective avec les travaux scientifiques qu’il cite.

La question n’est pas de devenir « moins empathique » pour devenir davantage compatissant.

Elle est peut-être d’apprendre à reconnaître ce qui se passe en nous lorsque nous rencontrons l’expérience de l’autre.

À rester sensible sans être submergé.

À conserver suffisamment de proximité pour comprendre et suffisamment de recul pour accompagner.

À reconnaître aussi les moments où cet équilibre devient plus difficile à maintenir.

Et à savoir, parfois, s’appuyer sur quelqu’un d’autre pour le retrouver.

Il y a ce que l’on apprend dans les livres.

Et puis il y a ce que l’expérience des autres nous aide à apprendre dans la pratique.

Références

Singer T., Klimecki O.M. (2014). Empathy and compassion. Current Biology, 24(18), R875–R878. DOI : 10.1016/j.cub.2014.06.054.

Klimecki O.M., Leiberg S., Ricard M., Singer T. (2014). Differential pattern of functional brain plasticity after compassion and empathy training. Social Cognitive and Affective Neuroscience, 9(6), 873–879. DOI : 10.1093/scan/nst060.

Klimecki O.M., Leiberg S., Lamm C., Singer T. (2013). Functional neural plasticity and associated changes in positive affect after compassion training. Cerebral Cortex, 23(7), 1552–1561. DOI : 10.1093/cercor/bhs142.

Engen H.G., Singer T. (2015). Compassion-based emotion regulation up-regulates experienced positive affect and associated neural networks. Social Cognitive and Affective Neuroscience, 10(9), 1291–1301. DOI : 10.1093/scan/nsv008.

Lecture à l’origine de cette réflexion : Frank Anderson, Transcender le trauma.

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